Plan :
I. Unité et pluralité de la base sociale de l'État espagnol
II. Le caractère officiel du castillan et le caractère co-officiel des autres langues espagnoles
A. Devoir et présomption de connaître le castillan
B. Rapports entre les citoyens et les Administrations publiques
III. Les prévisions dans les Statuts d'autonomie
La Constitution espagnole contemple la base sociale de lÉtat soit comme le " peuple ", instance abstraite où réside la souveraineté, soit comme la " nation ", instance aussi abstraite douée de certains traits historiques et dun certain contenu intégré par une culture et dautres valeurs concernant la citoyenneté. Jusquici la base sociale de lÉtat espagnol tel quil est envisagé par la Constitution se présente comme unitaire, le peuple et la nation. Mais la Constitution nous montre aussi une vision plurielle de la base sociale de lÉtat.
Maintenant je voudrais marrêter sur ce dernier aspect, celui de sa composition plurielle. Dans ce sens, aussi bien le peuple que la nation espagnole ont une composition complexe.
Cest ainsi que la Nation espagnole est intégrée non seulement par les Espagnols mais aussi par des nationalités et des régions (art. 2 de la Constitution espagnole -- CE, en avant --). Et le peuple espagnol, dépositaire de la souveraineté, est compatible avec lexistence des peuples de lEspagne tel quil est dit au Préambule de la Constitution.
La nation et le peuple espagnols existent avant la Constitution. De cette façon, cest le peuple espagnol qui ratifie le projet de Constitution (Préambule CE) et qui, sous le nom dEspagne, se constitue dans un État social et démocratique de Droit (art. 1.1 CE). Par ailleurs, le Préambule de la Constitution nous montre les souhaits de la nation historique espagnole de vouloir établir une série de valeurs de justice, liberté, etc. Et aussi la volonté datteindre certains buts qui plus tard se concrétisent dans la Constitution. Et dans son article 2 on dit que la Constitution se fonde sur lindissoluble unité de la Nation espagnole.
Par contre, les nationalités et les régions, au moins sous un angle juridique, nexistent pas avant la Constitution. Lexistence des nationalités, des régions et des " peuples de lEspagne " dont on nous parle au Préambule de la Constitution a dépendu de la volonté de ceux qui, suivant les règles constitutionnelles, ont rédigé et approuvé les Statuts dAutonomie qui ont créé les Communautés Autonomes espagnoles. Lorsque ces Statuts dAutonomie font rapport à la base sociale des Communautés Autonomes respectives des fois lappellent " nationalité ", dautres fois " région " et dans dautres occasions ne dissent rien à cet égard. Mais ces mêmes Statuts organisent dans chaque Communauté Autonome le " peuple " de cette communauté, qui constitue son élément actif et démocratique, tandis que léventuelle nationalité ou région constitue un élément symbolico-politique.
Ces groupes sociaux qui, comme les nationalités ou les régions, intègrent la nation espagnole ou qui, comme les différents peuples dEspagne, sont compatibles avec le peuple espagnol, constituent une manifestation de la pluralité politique de la base sociale de lÉtat espagnol.
En étroit rapport avec ce pluralisme politique que lon a décrit, la Constitution reconnaît aussi un pluralisme culturel à la base sociale de lÉtat. Il sagit dun pluralisme culturel en général, puisque à coté du " patrimoine culturel commun " des espagnols en général dont nous parle le Tribunal Constitutionnel (Sentence du Tribunal Constitutionnel -STC- 49/84, du 5 avril, FJ 6), on reconnaît " les cultures et traditions " des peuples dEspagne (Préambule CE), ces peuples, comme on la déjà dit auparavant, constituant la base démocratique des Communautés Autonomes. On parle donc fondamentalement des cultures, éventuellement différentes, des peuples de ces Communautés, mais la diversité culturelle ne finit pas là parce que la même sentence que lon vient de citer, 49/84, fait rapport aussi à dautres groupes humains à " dautres communautés puisque là où une communauté habite, il y a une manifestation culturelle... ".
Et il sagit aussi, plus précisément, dun pluralisme linguistique.
La protection des langues des peuples dEspagne apparaît aussi au Préambule de la Constitution en tant quun des souhaits quexprime la Nation espagnole vers le futur. Plus tard, dans une place préférentielle du texte constitutionnel, larticle trois, on règle ce qui a été appelé " le modèle linguistique constitutionnel ".
La Constitution établit en premier lieu : " Le castillan est la langue espagnole officielle de lÉtat. Tous les Espagnols ont le devoir de la savoir et le droit de lutiliser " (art. 3.1). Cette première affirmation est nuancée par une deuxième : " Les autres langues espagnoles seront également officielles dans les Communautés autonomes respectives, conformément à leurs statuts " (art. 3.2). De plus, le même article 3, dans son troisième paragraphe, considère les différentes modalités linguistiques de lEspagne comme " un patrimoine culturel qui doit être lobjet dune protection et respect particuliers ".
Le modèle linguistique constitutionnel consiste donc, dune part, en ce que le castillan, étant la langue officielle de lÉtat, doit être connu par tous les Espagnols qui, par conséquent, ont le droit de lutiliser ; et, dautre part, que les autres langues espagnoles pourront également être officielles dans les Communautés autonomes respectives daprès leurs statuts dautonomie.
Le modèle linguistique constitutionnel contraste radicalement avec la période de la Dictature franquiste, qui avait détruit brutalement la ligne quà cet égard avait été ouverte par la Constitution de 1931.
La Constitution républicaine de 1931, établissait un modèle linguistique qui rendait possible la reconnaissance officielle des langues des provinces ou de régions par le biais des lois de lÉtat (art. 4, Constitution de 1931). Le modèle linguistique actuel perfectionne celui de 1931 dans un double sens. Dabord, parce que ce nest ne pas la loi de lÉtat mais la Constitution qui établit le caractère co-officiel même si elle confie aux Statuts dAutonomie son règlement précis. Ensuite, justement, parce que ce sont les Statuts dAutonomie, à caractère rigide, et non pas la loi ordinaire de lÉtat, qui précisent le modèle dans chaque Communauté Autonome.
Il y a aussi une autre différence importante entre le modèle linguistique établi par lactuelle Constitution et celle de 1931. Cette dernière, du fait quelle confiait à la loi de lÉtat la reconnaissance officielle des langues territoriales, attribuait à lÉtat la compétence sur la politique linguistique. Par contre, comme on le verra plus tard, lactuelle Constitution et les Statuts dAutonomie confient le règlement du caractère officiel des langues territoriales et, donc, la politique linguistique concernant ces langues, aux Communautés Autonomes et, plus précisément, aux Parlements des Communautés Autonomes affectées (Voir STC 82/86, FJ 4) bien que dans le cadre juridique établi par ces mêmes Constitutions et Statuts dAutonomie. Toutefois, lÉtat pourrait toujours établir des mesures concernant lusage du castillan daprès lhabilitation juridique générale attribuée par larticle 149.1.1 CE (" LÉtat a la compétence exclusive sur les matières suivantes : 1. Le règlement des conditions basiques qui garantissent légalité de tous les Espagnols dans lexercice des droits et dans laccomplissement des devoirs constitutionnels ". Voir à cet égard STC 82/86, ibidem).
Le rapport entre la reconnaissance du caractère officiel des autres langues espagnoles différentes du castillan est, comme lon peut voir, en un étroit rapport avec la reconnaissance de lautonomie aux nationalités et régions. Dans ce sens, la possibilité ouverte par la Constitution à ce quune langue espagnole différente du castillan soit aussi officielle est rendue effective seulement par lintermédiaire du Statut dAutonomie. Cependant la langue ne détermine pas la création des Communautés Autonomes puisque celle-ci dépend uniquement, comme on la déjà dit auparavant, de ceux qui peuvent élaborer et approuver le Statut dAutonomie. Il se passe comme cela, par exemple, avec la langue catalane qui, daprès les Statuts respectifs, est aussi officielle en plus du castillane, dans la Communauté Autonome de Catalogne et dans celle des Iles Baléares. Il se passe aussi la même chose dans le cas de la langue basque, qui est aussi officielle dans la Communauté Autonome du Pays Basque et dans quelques zones de la Communauté Forale de Navarre.
Cest-à-dire, la langue est une donnée sociale provenant de lhistoire et la création dune Communauté Autonome est un acte qui dépend de la volonté de ceux qui aujourdhui sont habilités à cette opération. Et cest aussi cette même volonté qui est à la base de lorganisation spécifique dune nationalité, dune région ou du peuple des différentes Communautés Autonomes.
Comme il a été déjà dit dune façon claire et concise (E. Albertí Rovira), le fait quune langue ait un caractère officiel signifie que lordre juridique la reconnaît à des effets officiels comme moyen valable de communication des citoyens entre eux ou des citoyens avec les pouvoirs publics, de sorte que les actes faits dans cette langue seront tout à fait valables du point de vue juridique et déploieront tous leurs effets juridiques possibles. On en déduit que dans lhypothèse dexistence de deux langues officielles caractère co-officiel il est indifférent à des effets juridiques lutilisation dune ou de lautre langue dans nimporte quel acte que lon puisse envisager.
Le régime linguistique établi par la Constitution espagnole sassied sur la réalité linguistique du pays. Le castillan est la langue officielle de lÉtat parce quelle est implantée dans toute lEspagne. Par contre, les autres langues peuvent être officielles dans certains territoires parce quelles sont implantées uniquement dans ceux-ci.
Cette différente situation réelle du castillan, dun côté, et des autres langues espagnoles, de lautre, fait que du caractère officiel de lune ou des autres dérivent des conséquences juridiques différentes ou, comme on la signalé, il existe une asymétrie dans la reconnaissance du caractère officiel du castillan et du caractère co-officiel des autres langues espagnoles.
A. Devoir et présomption de connaître le castillan
Du caractère officiel du castillan dans tout le territoire de lÉtat, la Constitution déduit que tous les Espagnols ont le devoir de le savoir. En même temps, de ce devoir de le connaître on déduit aussi la présomption que tous les Espagnols connaissent la langue officielle générale. Cela signifie, parmi dautres, que tous les pouvoirs publics peuvent utiliser la langue castillane pour nimporte quel acte normes, notifications, annonces officielles... sans que personne ne puisse alléguer la méconnaissance de la langue officielle générale pour attaquer la validité ou les effets de ces actes.
Cette présomption ne joue pas évidemment en ce qui concerne les langues officielles territoriales et donc, dans ce cas-là, il est possible que quelquun puisse attaquer la validité dun acte qui a été publié ou qui lui a été rédigé personnellement dans la langue territoriale exclusivement. Dans ce sens, devant la prétention de la Communauté Autonome du Pays Basque dans le sens que la langue basque puisse être utilisée dune façon exclusive dans lenceinte de quelques entités locales, le Tribunal constitutionnel a répondu que l" exclusion du castillan nest pas possible parce quon porterait préjudice aux droits des citoyens, qui peuvent alléguer dune façon valable la méconnaissance dune autre langue co-officielle " (STC 82/86, du 26 juin, FJ 10). Cest-à-dire, la déclaration dune langue comme co-officielle nimplique pas le devoir et correspondante présomption de la connaître de la part des citoyens.
De toutes façons, le Tribunal Constitutionnel a nuancé la présomption de connaissance générale de la langue castillane dans des hypothèses ou il a réellement une méconnaissance ou une compréhension déficiente de cette langue et donc des droits fondamentaux pourraient être affectés. Cest le Tribunal Constitutionnel qui le remarque dans la Sentence 74/87, du 25 mai (FJ 3), lorsquil analyse lhypothèse dignorance ou de connaissance insuffisante du castillan de la part dune personne arrêtée ou jugée. Le Tribunal déclare que dans ce cas-là il correspond à celui qui est en état darrestation ou qui est en train dêtre jugé le droit de compter sur un interprète. Et le Tribunal ajoute que pour sopposer à cette mesure on ne peut pas objecter que le castillan est la langue officielle de lÉtat et que tous les Espagnols ont le devoir de la connaître, puisque ce que lon apprécie dans ce cas est un fait (lignorance ou connaissance insuffisante du castillan) dans la mesure ou il affecte lexercice dun droit fondamental, comme cest celui de la défense judiciaire.
B. Rapports entre les citoyens et les Administrations publiques
Une autre manifestation de lasymétrie que lon a signalée se produit lorsquon voit le rapport des citoyens avec les Administrations publiques. Tandis quun citoyen peut sadresser valablement en castillan à nimporte quelle Administration publique dans tout le territoire espagnol, il peut le faire dans une des langues territoriales uniquement dans le territoire où la langue utilisée est co-officielle.
De toutes façons, le caractère co-officiel dune langue, comme dit le Tribunal constitutionnel, se manifeste à légard de tous les pouvoirs publics qui ont leur siège dans le territoire où cette langue est co-officielle, cest-à-dire, lAdministration de la Communauté autonome, la locale, celle de lÉtat, de la Justice et, en général, toutes les Administrations publiques (STC 82/86, FJ 2).
À cet égard, le Tribunal constitutionnel remarque aussi que tandis que les Administrations publiques sont obligées d" écouter " les citoyens dans la langue choisie par eux, cela nimplique pas nécessairement que lAdministration publique concernée doit répondre dans la même langue mais quil faudra tenir compte des possibilités réelles de lAdministration pour donner cette réponse dans la langue choisie par la personne intéressée. Cest-à-dire, même si la personne intéressée a le droit a être répondue dans la langue choisie, cest à lAdministration concernée à qui correspond ladoption des mesures convenables pour pouvoir satisfaire dune façon progressive ce droit (STC 82/86, FJ 8).
On vient de voir comment la différente présence du castillan ou des autres langues espagnoles est à lorigine dun régime juridique aussi différent.
Le même souci de sajuster à la réalité linguistique est aussi à lorigine des prévisions différentes concernant le caractère co-officiel de leurs langues particulières suivant les Statuts dautonomie. Cest-à-dire, dans la mesure où la présence de ces langues particulières au sein des différentes Communautés Autonomes nest pas égale, cela se manifeste dans des prévisions statutaires différentes.
Cest ainsi quen général, les Statuts établissent le caractère co-officiel de la langue particulière dans tout le territoire de la Communauté Autonome : cest le cas des Statuts de la Communauté Autonome basque (art. 6), Catalogne (art. 3), Galice (art. 5) et Iles Baléares (art. 3).
Le Statut de la Communauté Valencienne sécarte partiellement de ce modèle puisque, en même temps quil déclare langues officielles de la Communauté le valencien et le castillan (art. 7.1), il indique la possibilité de nuancer lefficacité du caractère co-officiel par lintermédiaire de la délimitation des territoires de la Communauté dans lesquels prédomine lutilisation de lune et de lautre langue, et ceux qui puissent être exclus de lenseignement et de lutilisation de la langue valencienne (art. 7.6).
Et le Statut de Navarre sécarte complètement du modèle que lon a remarqué en premier lieu dans la mesure où, suivant le critère de sajuster à la réalité linguistique, il établit le caractère co-officiel de la langue basque uniquement dans des zones déterminées du territoire de cette Communauté Forale.
Comme on la déjà dit auparavant, tous les Statuts dAutonomie cités (ceux du Pays Basque, Catalogne, Galice, Valence et Navarre) habilitent les Communautés Autonomes concernées à légiférer sur le caractère officiel de leurs langues territoriales dans le cadre constitutionnel et statutaire quon a déjà signalé. Et les Parlements de toutes ces Communautés Autonomes ont approuvé des lois à ce sujet et leurs gouvernements ont développé ces lois par la voie réglementaire.
Finalement il y a deux Statuts, ceux dAsturies (art. 4) et celui dAragon (art. 7) qui prévoient une protection spéciale pour le Bable (dialecte propre à cette Communauté), au premier cas, et pour les " langues et formes linguistiques propres dAragon ", au deuxième, mais qui nétablissent pas le caractère co-officiel avec le castillan. Dans cette même direction, le Statut de Catalogne prévoit, à coté du caractère co-officiel du Catalan, une protection spéciale du dialecte de la Vallée dArán.