Plan :
1. De l'obscurité aux contradictions
2. Le processus de dégradation
" Ma neus nui dem
Da ganan war ar menez
Ma neus den ken
Da lenvan war e leye "
S'il ne reste plus personne
Pour chanter sur la montagne;
S'il n'en reste plus un seul
Pour pleurer sur le passé...
Néanmoins, par bonheur, la communauté conservera son âme en dépit de ce pessimisme de Glenmor car, au terme des plus récentes recherches, la langue n'est pas l'élément capital de l'identité bretonne, au témoignage des Bretons eux-mêmes. Cet élément capital est... le beurre salé.
Dans son " Cheval d'orgueil ", Per-Jakez Hélias a rappelé l'interdiction formulée dans les écoles par la Troisième République : " Défense de cracher par terre et de parler breton ". Un siècle plus tard, la mutation achevée, le mouvement des esprits est inversé: l'appartenance bretonne, devenue motif de fierté, est aujourd'hui revendiquée.
Même dans la France jacobinisée, la liberté d'expression se marie mal avec l'uniformité. Voilà pourquoi le ministre de l'Éducation nationale multiplie actuellement les faveurs : CAPES de breton aujourd'hui, de créole demain, de verlan ou de langue de bois après-demain. François Ier déjà disait :
Effectivement, depuis cinq siècles les situations ont bien évolué. L'éventail qui s'offre aujourd'hui aux citoyens est observé par des regards fort différents, ces deux jours de débat nous l'ont montré. Afin de les synthétiser, je propose un diagnostic, un protocole et une thérapeutique.
Quelques constatations inquiètent, sur deux plans.
D'un point de vue général, A.-M. Le Pourhiet, en ouvrant la discussion, a montré que le " patrimoine commun " n'était pas commun du tout. Ensuite, M. Verpeaux a forgé l'aphorisme " À pensée unique, langage unique ". S. Pierré-Caps n'a pas manqué de relever qu'il avait débusqué certaines langues dépourvues de caractère national bien que pourvues du label " officiel ". J.-F. Aubert a raffiné encore en nous apprenant qu'une langue, le romanche, était étiquetée " partiellement officielle ". Dans de telles conditions, ne nous étonnons pas d'entendre affirmer, à propos d'un projet de loi à venir, que l'enseignement de la langue corse est appelé à devenir obligatoire tout en demeurant facultatif. C'est ce qui s'appelle avoir les idées claires.
Sur des plans particuliers, il convient de relever d'abord le Canada, José Woehrling ayant remarqué que les droits de la personne s'effaçaient devant ceux de la collectivité publique. En deuxième lieu vient l'Espagne, où l'on trouve plusieurs langues officielles, dans des cercles différents : au sein de ce régime d'égalité, une langue est plus égale que les autres. C'est ce qui ressort de l'exposé d'A. Perez-Calvo. En Suisse, nous enseigne J.-F. Aubert, le régime du patchwork linguistique est fort séduisant à l'échelon des principes ; hélas, les réalités sont quelque peu différentes. Le son n'est pas opposé chez nos voisins belges, à en croire F. Delpérée, qui a opposé la simplicité des principes à la complexité des pratiques, avant de conclure : " C'est simple, c'est élémentaire, c'est radical, c'est contradictoire ". Enfin, au sein de l'Union européenne, s'il faut en croire J.-P. Puissochet, la diversité des langues est moins un patrimoine qu'un obstacle au fonctionnement rationnel des institutions.
Au total : une situation abracadabrantesque.
Un seul motif de consolation nous est offert, par J. Dhommeaux. Une langue disparaît chaque quinzaine, nous apprend-il. Il suffit donc de donner du temps au temps, Godot se chargera de résoudre le problème : " La langue se meurt, la langue est morte ! ".
Comment en sommes-nous arrivés là ?
La raison majeure en est la puissance du pouvoir. Les constitutions ne sont pas de nature, de " taille " plutôt, à lui résister. L'exemple de l'Arizona, présenté par M. Rosenfeld, illustre au Nouveau Monde les expressions française " tente dressée pour le sommeil " et chinoise " tigre de papier ". S. Soleil, A. van Busekist, R. Debbasch, l'ont dit ou laissé entendre en se fondant sur l'histoire.
Du côté du pouvoir, on tend à valoriser la langue déclarée " nationale " au détriment des parlers locaux. La langue majoritaire devient celle de la nation sous l'influence de l'action royale et parlementaire. Afin de justifier l'argument linguistique, le pouvoir recourt à des arguments non linguistiques. La langue aide à créer la nation, même à l'époque contemporaine dans les pays autoritaires. À cet égard, la pratique soviétique marque la dernière étape du voyage au bout de la langue selon l'heureuse expression d'A.-M. Le Pourhiet.
Dans les pays démocratiques, le mouvement de notre époque est inverse. L'étau se desserre au lieu de se fermer, soit parce que l'unité nationale est cimentée et que la contrainte n'a donc plus lieu d'être (Espagne, France), soit parce que les forces d'autonomie sont puissantes et que le pouvoir n'a d'autre choix que de céder (Belgique, Canada).
Ici se situe " la balance des droits et des devoirs ", posée sur la tribune dès l'ouverture des travaux. On voit, en effet, surgir des bavures. Certaines sont volontaires, d'autres non.
Bavures perverses. F. Delpérée a développé le tableau surréaliste qu'il aperçoit, auquel on pourrait donner pour titre : autisme constitutionnel. Il s'agit du dialogue de sourds entre le citoyen belge, qui a droit à plusieurs langues officielles, et le fonctionnaire belge, qui est en droit de n'en connaître qu'une, donc de ne pas comprendre son compatriote. L'incommunicabilité en pareil cas peut être totale au sein de l'ensemble national. Le citoyen est dans la situation du homard face au casier appétissant : il a le droit d'entrer ; s'il entre, à lui de se débrouiller pour sortir.
Au Canada, la politique linguistique analysée par J. Woehrling consiste à obliger ceux qui ne font pas partie de la majorité à utiliser la langue majoritaire ; ainsi aboutit-elle à restreindre le libre choix de la langue et le droit d'utiliser sa propre langue. C'est le cas des immigrants au Quebec ; on peut y joindre celui des francophones belges en Flandre. La population québécoise devient de plus en plus francophone ; la population canadienne le devient toujours moins. Au bout du compte par conséquent, le déséquilibre est accentué par cette lutte sourde : on fume le calumet de la guerre !
Bavures dérivantes. L'Union européenne, rassemblant 15 États, connaît 11 langues de travail. Son budget linguistique absorbe 40 à 60 % du budget de fonctionnement, relève J.-P. Puissochet. À la Cour, la moitié des effectifs sont affectés à la traduction et à l'interprétation. Si ce mouvement continue à se développer, on finira par pouvoir se passer des juges : on se contentera d'interprètes. Les bovidés de l'Europe unie ont depuis longtemps résolu ce problème : vaches folles et vaches sages meuglent dans la même langue.
Face à une telle diversité la raison, truffée d'expérience, incite au pessimisme. Plus l'Union s'étend, plus sa gestion se complique, plus les prions nationaux se réveillent dans ce bouillon spongiforme qu'est devenue la belle mécanique imaginée par Monnet et carrossée par Schuman. En conséquence, moins l'Union est gouvernable. Au sein des Quinze qui en ont successivement la charge, nul ne l'ignore, mais nul n'ose dire ouvertement ce que chacun pense : le prochain élargissement, que personnel n'ose refuser, fera de l'Union une méduse.
Dans cette perspective, il faut commencer par se garder du remède pavlovien. En se disant, in petto : " À chacun sa vérité, et que chacun garde sa langue ", on assurera le monopole de l'anglais. C'est un réflexe conditionné. Lorsque j'exerçais à l'Université européenne de Florence (1976-1980), les administrateurs de haut rang venaient souvent de Bruxelles, incapables de résister à la puissance du toscotropisme. Combien de fois ai-je entendu dire : " Lorsque nous étions Six, chacun parlait français. Depuis que nous sommes Neuf, tout le monde parle anglais ". À cette même époque il m'est arrivé d'entendre, avec une certaine stupeur, deux collègues italiens s'entretenir en ... anglais dans les locaux de l'université. J'ai cru utile de leur rappeler que leur langue nationale, si belle, était aussi communautaire. Je ne suis pas sûr qu'ils aient apprécié la plaisanterie. Résistons donc au désir d'avaler notre langue.
En effet, laisser se réaliser un tel réflexe conditionné, ce serait mettre sa langue dans sa poche, et le résultat serait plus que paradoxal, car l'histoire de la CECA, puis de la CEE, puis de l'Union, montre abondamment, par l'accumulation des exceptions consenties aux Britanniques, que l'objectif initial du Royaume-Uni n'a jamais été retiré de l'ordre du jour à Londres : il s'agit toujours, quarante ans après la création de l'AELE, d'aboutir à une vaste zone de libre-échange.
Pavlov poussé en touche, reste la trithérapie : remède utopique, remède ubuesque, et remède miraculeux.
Le premier prend le contre-pied de la législation du Nebraska qui nous a été exposée. Il consisterait à créer des écoles " xénophones ", où serait valorisé l'enseignement des langues étrangères, au détriment d'autres disciplines, étant donné l'ampleur des programmes actuels.
Le deuxième se proposerait de faire coïncider les phonies et les personnes. Il impliquerait des transferts de population d'une importance notable ; ce serait une " opération Louvain " à grande échelle. Les Belges ont montré l'exemple avec cette université ; les Français ont suivi, sur un autre plan, avec leurs meilleurs footballeurs, qui, ayant choisi d'exercer leurs talents à l'étranger, apprennent la langue du pays.
Le troisième prend pour exemple le Saint Père qui, chaque année, exprime à la chrétienté ses vux en 50 langues exercice un peu fastidieux, convenons-en. Au cours de ces deux journées de débat, on a souvent cité le cas de la Tour de Babel. Mais, précisément, la chrétienté ne connaît-elle pas un anti-Babel, le jour de la Pentecôte ? Qu'attendons-nous pour appeler sur nos têtes les langues de feu ?